Ces villages qu’on assassine

STEPHANIE JANICOT – NOTRE TEMPS· MAI 2020

NOTRE TEMPS Comment vous êtes-vous rencontrés?

PIERRE BONTE En lisant une tribune publiée dans Le Monde, signée par Céline, 28 ans, qui se désolait de traverser des villages dévitalisés. Je me suis dit que je n’étais peut-être pas un vieux con puisque quelqu’un de jeune pensait comme moi! Je l’ai contactée.

CELINE BLAMPAIN J’étais très en colère, je venais de faire un reportage dans l’Yonne sur la fusion de 16 communes. Dans les campagnes, les villages se sont peu à peu vidés de leurs gendarmeries, de leurs casernes de pompiers, de leurs maternités, de leurs commerces. Parfois il ne reste que les mairies. Lorsque les villages sont fusionnés, ce dernier bastion de proximité tombe et la population est encore plus fragilisée. Je me heurtais à un mur, je ne cessais d’entendre que le maillage de la France était obsolète. Or je crois que c’est la diversité de nos villages qui font notre art de vivre français, comme pour les fromages!

D’où vous vient votre amour si profond pour les villages de France?

CELINE BLAMPAIN Je suis de Cousolre, un petit village frontalier avec la Belgique. Ma famille y est installée depuis cinq générations. Mon nom Blampain est inscrit sur le monument aux morts. L’église bleue est magnifique.

PIERRE BONTE Je viens de Pérenchies, une cité ouvrière de la banlieue de Lille, je suis fier d’être associé à  ses grands événements, d’avoir une salle qui porte mon nom dans le centre culturel. Tout le monde éprouve un sentiment filial envers sa commune. Elle est le tout premier échelon d’appartenance de chaque Français.

Parler d’«assassinat» en titre, n’est-ce pas trop fort?

A qui profite le crime?

PIERRE BONTE C’est violent, mais ce n’est pas trop fort, car c’est un crime organisé. Ce «on« qui assassine, c’est la technocrature, ces hauts fonctionnaires qui établissent des normes à l’échelon national inadaptées au niveau local. L’élite qui nous dirige semble croire que cela va profiter à l’économie mais l’expérience sur le terrain montre que c’est une erreur de jugement.

CÉLINE BLAMPAIN La politique territoriale française est héritée de l’ histoire jacobine, c’est-à-dire de la centralisation. Les préfets, représentants de l’État, ont des pouvoirs considérables. Les petits maires sont, pour le pouvoir central, des empêcheurs de tourner en rond. En les affaiblissant, en leur substituant des fonctionnaires dociles, l’État assied son pouvoir. C’est un vrai danger pour la démocratie participative.

• Pourquoi une grande commune coûte-t-elle plus cher que deux petites?

PIERRE BONTE Lorsqu’on fusionne deux petites communes, non seulement le personnel n’est pas licencié mais un poste est créé pour fédérer les deux équipes. Les petits maires reçoivent des indemnités très faibles (autour de 600 €) et ils savent gérer leur budget à l’économie en faisant appel au bénévolat. Les gens sont prêts à aider leur village, leurs voisins, leur maire. À l’échelle du dessus, une distance s’est créée et il va falloir de nouveaux fonctionnaires pour accomplir le travail des bénévoles, sans compter le salaire du maire qui augmente.

CÉLINE BLAMPAIN Le rapport Attali préconisait la suppression de 30000 communes sur les 36 000 que compte la France. Pour l’instant, seulement un millier ont disparu. Mais la crainte des maires est qu’on les contraigne à des mariages forcés. À la base, nous ne sommes pas contre les communautés de communes lorsqu’elles sont utiles pour travailler ensemble mais ces structures sont utilisées pour transférer le pouvoir des maires à des instances plus lointaines.

• En quoi la commune rurale peut-elle être source de modernité? Comment attirer de nouvelles populations à la campagne?

CÉLINE BLAMPAIN Chaque année, 100000 personnes, souvent jeunes, quittent les villes pour s’installer à la cam­pagne. Ces néoruraux apportent avec eux leur culture du numérique qui abolit les distances et favorise le télétravail. L’envie de proximité avec la nature, de « sobriété heureuse» grandit. Les municipalités ont su proposer des alternatives en se substituant momentanément à des services défaillants. Par exemple, en municipalisant le bistrot, l’épicerie, la ferme communale …

PIERRE BONTE Ce sont des solutions de secours transitoires. Ces services sont destinés à revenir tôt ou tard dans le domaine privé, mais ce sont des gestes d’espoir forts, des actes de résistance.

• Mais les services publics de proximité régressent …

CÉLINE BLAMPAIN La population française augmente. On a besoin de médecins, de gendarmes, d’écoles, de pompiers … Il nous faut donc plus de services publics. Les concentrer dans des pôles éloignés des populations rurales est une question de choix politique. À quelle échelle les gens peuvent-ils s’impliquer dans la vie publique? La commune a fait ses preuves. Les élections municipales sont celles où les gens votent le plus.

• N’idéalisez-vous pas la solidarité entre habitants d’un même village?

PIERRE BONTE Il est vrai que plus on est proche, plus les risques de conflits sont grands …

CÉLINE BLAMPAIN Le conflit fait partie de la vie. L’important est de le surmonter. Dans les campagnes, aux municipales, les listes sont constituées de personnes d’obédiences politiques différentes. Ça permet de se parler. La municipalité est un lieu d’échanges. La campagne montre l’exemple: nous sommes capables de surmonter nos différences. La preuve, Pierre et moi ne sommes pas du même bord politique.

• C’est-à-dire?

PIERRE BONTE Schématiquement, je serais plutôt à droite et Céline plutôt à gauche. La commune se prête bien à l’exercice du vivre-ensemble. Elle nous montre qu’elle génère du bonheur. Plus la société se mondialise, et plus nous avons besoin de proximité.

• Comment voyez-vous l’avenir des campagnes françaises?

PIERRE BONTE Moi, je ne serai plus là pour le voir. Je crois que ce livre est un peu le testament de toutes les convictions que j’ai pu acquérir dans ce métier. J’y crois très profondément, même si nous sommes à contre-courant de l’opinion générale.

CÉLINE BLAMPAIN Je suis très optimiste. C’est une conscience qui se réveille, un mouvement qui se met en marche. La jeunesse a envie de vivre ça.Les communes rurales ont beaucoup à offrir aux nouvelles populations •

NOTRE TEMPS MAI 2020

Auteur/autrice : JMPAURA

Modem Aura 43 Les adhérents ont des humeurs.

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